• Les enfants de l'envie
Gabrielle Piquet
Basile, né de père inconnu a une obsession : New-York. Artiste solitaire, ce quadragénaire vit encore chez sa mère et passe son temps à peindre des paysages New-Yorkais.
Juliette ne comprend pas pourquoi son fils s'intéresse autant à un endroit où il n'est jamais allé. Et pourtant...Une quarantaine d'années plus tôt, elle vivait une union furtive avec un soldat américain qui rentra au pays sans savoir qu'il laissait un fils. A travers des personnages singuliers et attachants, Gabrielle Piquet signe une bande dessinée profonde et pleine de finesse. Elle plante le décor à Laon et rappelle une histoire méconnue. De la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'en 1967, la France avait sur son territoire plusieurs bases militaires utilisées par ses alliés occidentaux de l'OTAN, essentiellement par les forces armées américaines.
Plus de 100 000 soldats américains étaient alors présents sur l'ensemble de l'hexagone. Ainsi pendant 20 ans, Laon vécut à l'heure américaine. Quand ces bases militaires fermèrent leurs portes sur ordre du général de Gaulle, elles laissèrent une population sinistrée par le chômage (18 000 chômeurs) et une panoplie de bambins...
Un scénario bien ficelé, une grande maîtrise graphique, une vraie réussite.
1° Pourquoi avoir abordé ce fait historique des Américains venus à Laon après la Seconde Guerre mondiale ?
J'ai fait des études de Sciences politiques avant de faire les Beaux-arts d'Angoulême et j'avais un prof qui avait mentionné cette présence américaine en France. Je savais que les Américains s'étaient installé à Châteauroux : on a beaucoup parlé de Depardieu qui a grandi à côté des bases américaines. C'est resté longtemps dans un coin de ma tête. Au moment d'écrire ce premier scénario - NDLR : Gabrielle Piquet réalisait des adaptations - j'ai eu envie de parler de ce fait, je me suis dit que ces bases avaient dû exister un peu partout alors j'ai fait des recherches. Je connaissais les bases de Châteauroux et d'Evreux mais je voulais trouver un endroit où le fait historique était méconnu. A Laon, les Américains sont restés 20 ans mais je ne crois pas que cela soit connu du grand public.
2° Vous connaissiez la ville de Laon ?
Non, pas du tout, je suis originaire de la région parisienne. Mais je me souviens très bien du premier jour où j'y ai mis les pieds ! J'ai pris le train pour prendre quelques photos et me constituer une documentation. Quand je suis sortie de la gare, je suis allée prendre un café et j'ai parlé de mon sujet aux personnes présentes. Je leur ai demandé si cette occupation américaine était encore palpable aujourd'hui. Immédiatement, la propriétaire de l'établissement m'a raconté des tas d'anecdotes, deux clients étaient franco-américains ! C'était drôle, je n'imaginais pas que ça soit encore si présent. Il régnait une réelle nostalgie.
3° Avez-vous cherché dans les Archives pour trouver de la documentation ?
Oui, mais figurez-vous qu'il existe très peu de documents. Je suis allée aux Archives de la ville et à la bibliothèque, il n'y avait quasiment rien ! Peu d'ouvrages abordent le sujet. Pourtant, les Américains sont restés vingt ans. Sociologiquement, ce n'est pas rien. C'est assez grave ce qu'il s'est passé socialement après leur départ. C'est le plus grand licenciement collectif qu'a connu l'histoire de France ! En écrivant le livre, j'ai découvert vraiment plein de chose. A Laon et dans les villages alentours, il existe encore des noms de rues (rue du Mississipi) données en hommage aux Américains.
4° Vous abordez également le thème du père absent ou encore celui de l'obsession, ce sont des thématiques qui vous touchent particulièrement ?
Non, je connais mon père et je pense avoir des obsessions tout à fait normales, mais aborder ces deux problématiques par le graphisme m'attirait beaucoup. Je pense souvent en terme d'image avant de penser aux propos et à l'écrit. J'essaie d'avoir un dessin assez libre. Ce qui se passe dans la tête d'un personnage m'intéresse graphiquement. Pour le père absent, c'est vrai que je m'intéresse beaucoup à l'enfance et à ce qu'elle peut engendrer dans la vie d'un adulte.
5° Finalement vous aimez mettre en scène les gens ordinaires ?
Oui parce qu'ils ne le sont pas tant que ça ! Chacun d'entre nous par son histoire est singulier. C'est la petite histoire dans la grande qui est intéressante. J'aborde par exemple le secret de famille. C'est assez classique mais ça peut être très destructeur. Le mensonge peut empêcher que la construction d'une personne soit positive. Basile sait que son père est Américain mais il ne connaît rien de son identité. Il est solitaire et n'arrive pas à nouer de lien affectif. Il a une obsession qui ne lui appartient pas car tout est fondé sur un mensonge. Non seulement il est isolé et dans sa bulle, mais en plus sa bulle ne lui appartient même pas. Finalement, via un fait historique, on peut aborder des thèmes de société très profonds et très actuels.