• Légendes de Picardie
Françoise Racine
Née à Arry, près de Rue, Françoise Racine professeur de français et de dessin à la retraite, passionnée par l'art et la littérature, livre un bel ouvrage qui réunit ses deux passions et nous replonge dans nos racines régionales.
Avec ses « Légendes de Picardie », dont elle signe à la fois les textes et les aquarelles, elle nous transporte dans un monde intemporel, riche en prodiges et en miracles, qui navigue entre le réel et l'imaginaire. Des histoires attachées à un lieu bien précis mais aussi souvent porteuses de mystère, porte ouverte à l'imaginaire d'un interprète.
Françoise Racine a choisi de réinterpréter textuellement et visuellement quatre légendes païennes : les trous bleus de Fréchencourt, les templiers du mont Rôti, le géant de Corbie, la dame de Lanchères et quatre récits issus de la tradition chrétienne : Lucien de Beauvais, Riquier de Centule, le Christ de Rue, et Marie la fugueuse.
Le résultat prend la forme d'un recueil artistique très personnel, que l'on savoure comme un enfant qui découvre son premier livre de contes.
1° Comment vous êtes-vous intéressée au patrimoine légendaire picard ?
Travailler pour la Bibliothèque départementale de la Somme, et de l'Oise en plusieurs occasions, pour Picasco également, l'Agence régionale du livre et de la lecture, m'a conduit vers les fonds anciens des biblothèques picardes, vers les archives départementales et vers la bibliothèque universitaire Jules Verne. S'ajoutent les enquêtes de terrain auprès de personnes représentatives de la culture picarde, sous toutes ses formes. J'ai ainsi découvert la richesse des mondes légendaires, de la langue et des traditions régionales.
2° Peut-on parler d'une forme de réinterprétation contemporaine des légendes ?
Oui, j'ai bien sûr pioché dans des textes anciens de collecteurs, qui ne sont ni des conteurs ni des littéraires : ils ramassent les traces... Ceux des XIXe et Xxe siècles ont pris soin de noter les traces de ce qui se transmettait essentiellement par l'oral. D'autre part, les fonds patrimoniaux conservent des textes anciens, reflets de l'imaginaire collectif. Enfin, la Société de mythologie française s'efforce de regrouper les diverses recherches. Mais pour certaines légendes, quelquefois cela tient seulement en quatre lignes ! Je pense à la légende de la Dame de Lanchères où il y avait très peu de choses : on disait simplement qu'une châtellaine avait nourri au sein un louveteau orphelin... mais il n'y avait pas de suite. Il y a donc dans mes récits une part d'imaginaire et de subjectif.
3° Pourquoi ces huit histoires en particulier ?
Le patrimoine légendaire picard est extrèmement vaste. J'ai été séduite d'une façon générale dans ces récits par la relation de l'homme à la nature sous sa forme à la fois animale et végétale, cet espèce de cadre païen commun qui introduit l'homme dans un milieu naturel où les bêtes, les plantes, les arbres, l'eau ont un rôle important. Les paysages y sont à la fois séduisants, porteurs de mystère, de merveilles et de maléfices... Un loup est élevé au sein d'une châtelaine, les sources bleues des puits tournants engloutissent un équipage, le chant d'un pinson fait perdre la notion du temps à un moine templier, un géant des bords de Somme, à Corbie, est tellement déçu par les hommes qu'il en pleure au point de déclencher une inondation meurtrière... Le monde chrétien est celui des martyrs qui portent leur tête coupée et accomplissent des miracles. Les gouttes du sang de saint Lucien fleurissent en fleurs d'églantine. A Rue, port de mer, échoue une barque sans rames ni voile, venue du Moyen Orient apporter un grand crucifix de bois. Saint Riquier, guérisseur miraculeux des hommes et ami des bêtes, à l'heure de sa mort souhaite pour rejoindre la mère Nature, être allongé dans un tronc d'arbre mort. Une nonnette en Soissonnais subit l'appel du monde et sera pardonnée par la Vierge Marie. Ces légendes sans âge traversent le temps, se nichent dans nos paysages, s'adaptent à celui qui raconte ou qui écrit pour mieux nous accompagner. Ce que je livre là n'est pas un travail scientifique : il y a beaucoup de subjectivité et de coups de coeur.
4° Et des liens justement entre ces récits d'autrefois et notre monde contemporain ?
Oui, je pense au récit du géant de Corbie, que j'ai écrit au moment des innondations qui ont touché le département de la Somme en 2001. Ses larmes sont une réponse à la violence de l'homme, à son manque de perception des réalités profondes, qui fait passer le pouvoir de l'argent avant celui de la nature.
5° Le patrimoine légendaire est-il connu du grand public ?
Surtout du côté de l'oralité. Il y a beaucoup de conteurs qui travaillent à transmettre ce patrimoine, en particulier l'Agence régionale pour le picard. Cet été sur la côte, une famille de conteurs du Vimeu organisaient des soirées picardisantes très vivantes, populaires, accompagnées de jeux picards. Ils faisaient salles combles ! Cet engouement pour les récits d'autrefois prend la forme d'une sorte de valeur-refuge, compensation à la décadence de notre civilisation. Si j'ai écrit ces légendes pour des adultes, j'espère qu'ils les transmettront à leur façon à leurs enfants... En partie grâce aux aquarelles qui constituent un appui, certes subjectif, pour se plonger dans des histoires pour lesquelles il n'existe que très peu d'iconographie : quelques miniatures, enluminures et gravures sur bois, mais c'est rare. Je souhaitais que l'illustration reste intemporelle, quelle ne soit ni quelquechose de contemporain marqué par l'art abstrait, ni un « remake » des enluminures médiévales, dont je rappelle pourtant parfois l'esprit... non sans humour !
Pratique :
Légendes de Picardie, 143 pages, 35 €.
Editions Monelle Hayot, Château de Saint-Rémy-en-l'Eau, F-60130 Saint-Rémy-en-l'Eau
Tél. : 03.44.78.79.61.
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