Ça vient de sortir
Face a face
• Annie Degroote
Les jardins du Vent
Annie Degroote nous attend à la Taverne d'Hazebrouck, son fief. Accroché
à ses lèvres, un sourire à la fois doux et rayonnant. Dans le regard,
une sorte de rêverie mêlée de malice et de nostalgie. Et encore, malgré
les succès littéraires, une pudeur presque timide propre aux auteurs de
talent, même si elle affirme qu'avec le temps, "l'écriture est devenue
un chemin de sérénité". Cette battante, flamande dans l'âme,
profondément ouverte aux autres, se sent surtout "européenne" et ses
histoires sont à son image : attachantes, instructives, ancrées dans
notre région mais sans régionalisme restrictif.
Annie, "femme de spectacle, tournée vers l'écriture et l'histoire" nous
offre un treizième roman, une histoire contemporaine cette fois,
contrastée et sensible, entre tragédie (la perte d'un enfant), amour,
quête de l'identité personnelle et familiale. En toile de fond, le
tableau magnifique du littoral nordiste, une terre dit-elle, "qui
appartient à l'eau, à l'air, au vent"... Une terre dont elle affectionne
tant les couleurs changeantes, de l'opalescence de la côte d'Opale aux
primaires franches du carnaval dunkerquois. Du suspens, des
rebondissements et une foule d'anecdotes sur l'histoire et les paysages
régionaux, avec Les Jardins du vent, son pari de renouveau est relevé.
Pays du Nord : Ce roman marque une rupture dans votre production
littéraire, avec une intrigue ancrée dans le présent...
Annie Degroote : Oui, il représente une certaine prise de risque. Je
pensais de nouveau écrire un roman dans les siècles passés, mais comme
dit Musset "Il ne faut jurer de rien !" Et puis ce sujet me trottait
dans la tête. Ce sujet, c'est la fragilité de la vie et des êtres. La
perte brutale d'un enfant. J'en avais d'abord écrit une petite nouvelle.
En tant que comédienne, j'adore Pirandello et il est fascinant de voir
un être aller jusqu'au bout de lui-même. C'est l'histoire du héros,
David. Ce roman reprend des thématiques qui me sont chères :
l'acceptation de l'autre, l'acceptation de la différence, la notion
d'amours difficiles. Mais avec tout de même une certaine continuité
puisque David est le petit-fils de Laurette et de Gorges, les
protagonistes d'un "Palais dans les Dunes". C'est aussi un roman de la
deuxième chance, grâce à l'amour, grâce à des amitiés indéfectibles. Une
histoire contemporaine placée dans la tradition du Nord.
Pays du Nord : Les références historiques et régionales sont en effet
très présentes. Le Nord et ses traditions, c'est pour vous une histoire
d'amour indéfectible. Vous nous emmenez à Berck-sur-Mer, Bray-Dunes,
Lille, Dunkerque...
Annie Degroote : Oui, je me suis toujours insurgée contre les a-priori
sur la région. Je me suis sentie du Nord à cause de cela. Berck-sur-Mer
pour beaucoup, ce sont encore les malades, la "plage des allongés".
Alors que Berck, c'est coloré, avec ces petites cabines de bain, les
cerfs-volants, cette fête du Nord réjouissante ! Quant au caranaval,
oui, c'est une aventure extraordinaire, un monde à part, la fête à
l'envers ! Et en tant que comédienne, la thématique des masques me
passionne ! Autre lieu merveilleux : la piscine de Roubaix, pleines de
symboles, maçonniques et religieux. Pauline, l'héroïne, en fait une
première visite en amateur et une seconde visite éclairée, grâce à
David. Elle découvre que ce site a été construit sur les plans d'une
abbaye. J'évoque aussi les Moëres, cette région que j'affectionne
particulièrement, si fragile qu'elle pourrait disparaître sous les
eaux.... Le Nord, c'est ma mémoire, la mémoire des miens, mon chêne et
mes petites Madeleines.
Pays du Nord : La notion de frontière est très présente...
Annie Degroote : La frontière fait partie de notre histoire régionale.
Enfant, tous les dimanches, je passais avec mes parents la frontière à
Godewaersvelde. L'histoire que je raconte est aussi une histoire de
frontières et d'abolition de ces dernières : frontières des conditions,
de la langue, frontières géographiques, frontières de la folie...
Pays du Nord : Avec de nombreux parallèle entre la région et Paris...
comme l'anecdote très drôle de Parmentier au cimetière du Père Lachaise,
très présent dans l'intrigue.
Annie Degroote : C'est sûrement un reflet de ma double implantation. Et
comme je dénonce les préjugés sur la région, je dénonce également les a
priori contre les Parisiens, qui sont loin du nombrilisme dont on les
affuble ! Paris est une ville cosmopolite, pleine de gens d'origines
différentes, dont les Ch'tis !
Mes fenêtres donnent sur le cimetière du Père Lachaise. J'y emmenais mes
filles. Loin d'être un endroit triste, c'est un livre d'histoire à ciel
ouvert, un lieu de promenade agréable. A tel point que, comme le dit
Lilou, la fillle de Pauline, on en oublie que des gens viennent s'y
recueillir. Les femmes décrites, dont Rachel, qui s'occupent de
l'entretien des parcelles, des chats et des morts, sont réelles. Elles
nettoient les tombes, connaissent beaucoup d'anecdotes et entretiennent
la mémoire.
Pays du Nord : Pour finir, quelque mots sur le titre, Les Jardins du
vent ?
Annie Degroote : Le vent est important pour moi. Il est l'un des grands
éléments inhérents au Nord. Il peut être destructeur ou vivifiant,
comme la mer où j'adore me promener, cette mer qui terrassera David,
mais lui permettra également de se reconstruire. La nature, elle aussi,
a deux facettes.
Les Jardins du Vent, éditions Presse de la Cité, 319 pages.
Toute l'actualité d'Annie Degroote sur www.anniedegroote.com Télécharger le "Face à face" du numéro 95
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Philippe Geluck
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