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Un hiver de fin du monde
“En janvier, si la flamme du foyer est vive, et si les animaux à cornes font des sauts furibonds, c’est signe de froid.” La fête des Rois prend fin dans tous les foyers de France. Au soleil couchant, tout à coup, les flammes crépitent dans la cheminée, le vent ébranle les volets, le froid siffle sous la porte et, dans les étables, les animaux tirent sur leurs liens, battent le sol et tapent au mur. Copyright Photo : Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, Cliché Claude Thériez Au soir du 6 janvier 1709, commence l’hiver le plus tenace et le plus meurtrier de notre histoire. Aux misères de la guerre et de la présence des troupes qui battent la campagne, enlevant les fourrages et les poules, s’ajoutent les horreurs d’un hiver inoubliable. Du nord au sud de la France, un vent froid souffle sans relâche. Le sol gorgé d’eau se transforme en pierre de glace : on apprendra plus tard que les températures étaient tombées dès les premiers jours à – 25°C à Paris, - 17°C à Montpellier, - 20°C à Bordeaux ! La Seine, la Garonne, le Rhône gèlent, interdisant tout transport. Chez nous, la Lys, l’Escaut et la Meuse gèlent, aucune bélandre ne passe. La mer elle-même se fige bloquant l’entrée des ports. Pendant dix-sept jours, le vent hurle sans interruption, accompagné des appels de détresse des bêtes qui meurent de soif et de faim. Les loups et les sangliers cherchant désespérément la moindre chose à se mettre sous la dent se trouvent aux portes des villes et des villages. Les oiseaux tombent en plein vol. Désastre climatique La campagne est abandonnée à elle-même ; combien d’hommes à la recherche de nourriture et de bois sont morts les pieds et les mains gelés ? Les arbres fruitiers gèlent, les chênes et les noyers sont écartelés, les vignes n’existent plus. Partout les blés d’hiver sont brûlés et le redoux survenu fin janvier est suivi d’une seconde vague de froid qui détruit ce qui reste. Le dégel ne commence vraiment qu’à partir de la mi-mars et les maladies font alors leur apparition : dysenterie, fièvre typhoïde, scorbut, rhume, maux de tête, épidémie de suette. Rien qu’en Artois on parle de 40 000 décès ! A Lille, la distribution de pain se fait dans les boulangeries municipales gardées par la troupe. Le Palais Rihour est pris d’assaut par des femmes réclamant du pain à grands cris. L’argenterie des églises est fondue pour acheter du grain. A Versailles, il arrive même que le verre de vin du roi gèle ! En juin 1709, Louis XIV envoie à la Monnaie “tout son service en or, les assiettes, les plats, les sablières” et il demande aux courtisans d’en faire autant. Il n’empêche que ni le printemps ni l’été ne tiennent leurs promesses : pas de blé donc pas de pain. La famine s’installe partout. Les émeutes éclatent. Monseigneur de Fénelon, archevêque-duc de Cambrai, écrit au roi lettres sur lettres pour réclamer du blé. Qui faut-il nourrir en premier lieu, les chevaux des armées ou les populations affamées ? “ Il s’agit de vous supplier instamment de nous procurer les secours que vous nous avez promis. Ce pays et cette ville n’ont, pour cette année, d’autres ressource que celle de l’avoine, le blé ayant absolument manqué… L’orge nous manque et le peu d’avoine qu’il nous restera peut-être ne saurait suffire aux hommes et aux chevaux.” L’hiver 1708-1709 fera 1 400 000 morts en France, sur 22 millions d’habitants. A lire : “Histoire du climat depuis l’an mil” (2 volumes en édition de Poche) d´Emmanuel Le Roy Ladurie, aux éditions Flammarion. “Histoire du climat. Du Big Bang aux catastrophes climatiques” de Pascal Acot, aux éditions Perrin Poche. TEXTE : JEAN CALLENS



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